Déclaration sur la menace de l’autoritarisme académique

Nous, chercheurs du réseau de recherche européen « Decolonising Development », sommes solidaires des signataires de la lettre ouverte suivante « La menace de l’autoritarisme académique – solidarité internationale avec les universitaires antiracistes en France ». Nous souhaitons exprimer notre inquiétude face à la tendance à attaquer et à calomnier les études post et décoloniales. Cette tendance peut être observée en France sous le slogan de l' »islamo-gauchisme », mais aussi dans de nombreux autres pays européens, souvent sous le couvert de la défense de la liberté académique. Au Royaume-Uni, une série d’interventions, reflétant celles qui ont émergé à la fin de la présidence de Trump aux États-Unis, ont cherché à inverser les prémisses des études antiracistes et décoloniales pour répandre des faussetés sur ces idées, puis les dénoncer comme faisant partie de discours de plus en plus autoritaires. Il s’agit notamment de présenter de manière erronée la théorie de la race critique comme un enseignement aux élèves blancs sur la « culpabilité raciale héritée » et de suggérer que l’enseigner revient à « enfreindre la loi »[1]. Le ministre britannique des universités a également cherché, dans un discours parlementaire, à associer la « décolonisation » à la « censure de l’histoire », suggérant que « supprimer des éléments de l’histoire » rappelle l’Union soviétique et la Chine.Accuser les « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales » prétendument importées d’Amérique du Nord d’être à l’origine d’attaques terroristes et d’assassinats perpétrés par des fondamentalistes, comme le prétendent certains universitaires en France dans leur Manifeste des 100, est tout simplement scandaleux.

En tant que chercheurs engagés en faveur d’une coexistence pacifique, respectueuse et plurielle, de la justice et de la dignité pour tous, nous pensons que les cultures islamiques, comme les autres cultures présentes en Europe et dans le monde, ne peuvent pas être simplement rejetées comme possédant une moralité inférieure et être condamnées à l’invisibilité et au silence. Nous vivons dans un monde qui porte indéniablement les marques du colonialisme européen, qui a occupé 85 % de la surface de la terre et a duré des siècles. Les asymétries mondiales actuelles en matière de pouvoir et de division du travail ont été directement façonnées par le colonialisme et, dans de trop nombreux cas, le racisme actuel – subtil ou violent – en est l’héritage, longtemps après que les anciennes colonies européennes ont obtenu leur indépendance formelle et que les droits universels ont été reconnus, du moins en théorie.

Les études décoloniales et postcoloniales ont – non seulement en Amérique du Nord, mais dans le monde entier – commencé à examiner et à dévoiler ce racisme et ces asymétries. Des mouvements comme Black Lives Matter et Rhodes Must Fall illustrent le fait que de nombreuses personnes perçoivent un besoin urgent de telles théories critiques. Ils reconnaissent la nécessité de rectifier les programmes scolaires eurocentriques ou les représentations de l’histoire dans les manuels scolaires, d’étudier les effets de la violence coloniale dont on peut être témoin aujourd’hui encore. Assimiler cela à un soutien au terrorisme n’est pas seulement une calomnie. Cela revient à adopter la position du colonisateur qui souhaite défendre son privilège de définir ce qui est vrai. Soyons clairs : le colonialisme a refusé aux populations du monde entier le droit à l’autodétermination sur la base de constructions raciales de groupes supérieurs et inférieurs. Il s’agit d’un crime qui ne peut être concilié avec l’idée que les êtres humains possèdent une dignité et des droits égaux, et avec le projet de construction d’un monde pacifique et inclusif. Dans ce contexte, il est particulièrement important que des recherches approfondies et solides soient non seulement autorisées mais activement encouragées, afin que les faits et les nouveaux angles puissent être découverts et débattus de la manière la plus impartiale possible. En tant qu’universitaires, nous croyons à la recherche et au débat académique pour faire avancer ce processus.

La menace de l’autoritarisme académique ne vient pas de ceux qui critiquent les héritages coloniaux et cherchent à changer les programmes d’études traditionnels, elle vient de ceux qui les défendent et qui souhaitent contrôler et bannir les études postcoloniales et décoloniales dans les universités. L’amalgame continu et délibéré de l’intolérance et de la censure avec une série d’idées, y compris l’antiracisme, l’anti-islamophobie et la décolonisation, qui pourraient être largement considérées comme étant à « gauche » de notre discours politique, est un chemin désormais bien tracé pour, ironiquement, fermer et, dans certains cas, criminaliser les idées qui sont considérées comme étant en dehors de nos normes politiques, sociales et économiques. Ce type de déformation est profondément dangereux pour les types d’échanges d’idées pluralistes, inclusifs et dynamiques que la grande majorité des établissements d’enseignement supérieur s’engagent à favoriser. Pour un réseau d’universitaires décoloniaux, la menace que cela représente pour notre capacité à discuter, débattre et diffuser ces idées est bien réelle et doit être combattue. Lier notre engagement universitaire à la violence et au terrorisme est une stratégie simpliste qui défend le statu quo eurocentrique dans lequel l’histoire a été écrite par les colonisateurs. En tant que chercheurs engagés en faveur de la paix, du respect, de la pluralité, de la justice et de la dignité, nous ne pouvons comprendre cette attaque qu’en termes de racisme et d’antiracisme : un récit raciste attaquant des chercheurs et des militants antiracistes afin de maintenir un statu quo suprématiste blanc. L’étiquetage populiste nationaliste et autoritaire actuel des autres est une continuation des structures qui doivent être refusées si un monde de paix et une véritable coopération nationale et internationale sont possibles.

Nous appelons l’UE à défendre les universités et les écoles contre ce nouvel autoritarisme académique, au nom des valeurs universelles – et non européennes – d’humanisme et de justice. Cela doit inclure la justice sociale ainsi que la justice cognitive.


[1] www.theguardian.com/commentisfree/2020/oct/23/uk-critical-race-theory-trump-conservatives-structural-inequality

[2] www.independent.co.uk/news/education/education-news/history-curriculum-university-michelle-donelan-culture-war-b1808601.html

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